Printemps arabe, le jeu de Washington

Par (Christian Bouchet)
Printemps arabe, le jeu de Washington

Aux État-Unis, Paul Craig Roberts est une personnalité connue et respectée de la droite républicaine. Sous-secrétaire au Trésor dans l’administration Reagan, économiste renommé (1), chroniqueur du The Wall Street Journal et du Business Week, il n’a pas pour habitude de mâcher ses mots. Ainsi l’entretien qu’il a accordé, le 12 mai dernier, au quotidien serbe Politika, est-il de la plus grande importance pour comprendre ce qui se cache réellement derrière le printemps arabe.D’emblée Craig Roberts l’affirme « La guerre à la Chine et à la Russie a commencé » et d’expliquer comment, l’occasion faisant le larron, Washington n’a pas suscité le printemps arabe, mais « s’est mis aux aguets lorsque les manifestations ont éclaté en Tunisie et en Égypte, et s’est très vite aperçu que les mouvements de protestation arabes pouvaient être exploités pour éliminer la Russie et la Chine de cette partie du monde, sans confrontation directe ».

D’où une attitude opportuniste du Département d’État : ne pas s’opposer au changement en Tunisie et en Égypte, en y favorisant l’accès au pouvoir d’équipes de remplacement ne lui étant pas hostiles, tout faire pour que le printemps ne voit pas le jour chez ses alliés sûrs, où comme en Arabie saoudite ou à Bahrein les médias aux ordres savent détourner les yeux et ne pas insister sur répression féroce qui y sont menées tout en conditionnant, par contre, l’opinion publique sur les « violations des droits de l’Homme » qui auraient lieues en Libye ou Syrie et justifieraient une intervention militaire dans le premier cas et de vives pressions dans le second.

Libye : une affaire de pétrole

Craig Roberts résume ainsi la politique des USA : « Nous n’avons pas pour objectif le renversement du pouvoir à Bahreïn ou en Arabie Saoudite, où les gouvernement recourent l’un et l’autre à la violence contre ceux qui manifestent, parce que ces deux gouvernements sont nos marionnettes et parce que nous possédons une grande base maritime à Bahreïn. Nous n’avons pas semé les troubles en Égypte ou à Bahreïn ou en Tunisie ou en Arabie saoudite. C’est bien là la grande différence par rapport aux événements de Syrie et de Libye. Là les doigts de l’Amérique sont impliqués dans les désordres, dans l’organisation des manifestations, dans leur financements, etc. »

Il reste à comprendre la raison de cela. Sur ce point, Paul Craig Roberts est des plus clairs : « La Chine a investi d’énormes sommes dans les sources d’énergie dans l’Est de la Libye et elle compte sur ce pays en raison de ses besoins énergétiques. Il s’agit ici d’une tentative de la part de l’Amérique pour interdire à la Chine l’accès aux ressources en question. L’intérêt, s’agissant des manifestations en Syrie tient au fait que les Russes y ont une importante base maritime, ce qui leur assure une présence en Méditerranée. Washington s’est décidé en faveur d’une invasion de la Libye, et fait aussi de plus en plus pression pour une intervention en Syrie, de manière à nous débarrasser des Russes et des Chinois. »

Si la Libye paie dans le sang le fait d’avoir osé conclure des accords pétroliers avec la Chine, ce n’est pas, nous dit Roberts, son seul crime. Elle a aussi refusé d’intégrer l’Africom et elle occupe un positionnement géopolitique de premier plan, contrôlant une partie non négligeable du rivage méditerranéen.

En Syrie, une situation plus complexe

Ce contrôle d’un littoral important, la Libye le partage avec la Syrie. Cette dernière a le mauvais goût, aux yeux de Washington, d’y accorder des facilités portuaires aux navires russes. C’est un premier mauvais point, mais ce n’est pas le seul.

David Pipes (2), un important géopoliticien néo-con en a énuméré d’autres dans une étude publiée récemment dans les colonnes de la National Review.

Pour lui « le rôle principal de Bachar al-Assad sur le plan international est de servir d’allié principal de Téhéran. », l’Iran et la Syrie partageant, selon son analyse, des « préoccupations stratégiques à long terme, dues à leurs priorités de sécurité nationale. »

Par ailleurs, comme nous l’avons nous-même expliqué dans le numéro 54 de Flash, la Turquie a entrepris de constituer un nouveau « pacte de Bagdad », avec la Syrie, l’Irak et l’Iran mais cette fois sans les États-Unis et le Pakistan. Ce futur bloc territorial de 250 millions d’habitants – qui contrôlerait à lui seul le Bosphore, le détroit d’Ormuz et la plus grande part des routes du gaz et du pétrole – possèderait 35% des réserves d’hydrocarbures de la planète. De quoi inquiéter et déplaire aussi fortement à Washington.

D’où des raisons supplémentaires de faire chuter le Baath au pouvoir à Damas et ainsi d’affaiblir tant Téhéran qu’Ankara et de faire s’effondrer toute la politique d’Ahmet Davutoglu au Moyen-Orient. En outre, les troubles pourraient conduire les Kurdes de Syrie à obtenir plus autonomie, ce qui pourrait, par ricochet, encourager les Kurdes d’Anatolie à relancer leurs revendications séparatistes actuellement en sommeil et déstabiliser un peu plus la Turquie.

Cependant, et c’est là une chance dont la Libye ne dispose pas, l’effondrement du régime de Bachar al-Assad, est si gros de bouleversements régionaux dont on ne sait ce qu’il pourrait réellement en déboucher qu’il inquiète les politiques les plus réalistes à Washington et à Tel-Aviv. Ainsi, dans l’entourage même de Barack Obama, deux équipes de conseillers s’affrontent. D’un côté, l’une menée par Tom Donilon et Dennis Ross le pousse à renforcer son alliance avec Israël et à se montrer le plus intransigeant qu’il est possible de l’être avec Damas, Téhéran et Ankara. D’un autre, Hillary Clinton et George Mitchell plaident pour une certaine distanciation avec Israël et pour une politique réaliste avec la Syrie. Hillary Clinton n’hésitant pas à qualifier Bachar el-Assad de « réformateur » et à lui donner ainsi, d’une certaine mesure, un blanc-seing.

Cela étant, il reste à prendre en compte aussi, les réactions à venir de la Russie et de la Chine. Si Moscou louvoie et semble abandonner Kadhafi afin de ménager sa position dans la Libye d’après, sa position face à une accentuation des troubles en Syrie devrait être moins « arrangeante ». Quant à la Chine, elle a déjà fait connaître de manière diplomatique son agacement, et cela a été vain. Or les entreprises chinoises perdent actuellement des centaines de millions de dollars du fait de l’intervention occidentale en Libye, elles voient en cela, à juste titre, une attaque directe contre leurs intérêts et font pression sur leur gouvernement. Comme le remarque Craig Roberts, les États-Unis cherchent des noises à « deux États très puissants et fait cela de manière tout à fait imprudente et dangereuse » et il conclut qu’à terme « toutes les formes d’escalades sont possibles. C’est un danger réel et nous risquons une grande guerre. »

Paul Craig Roberts juge les Européens

Dans un autre entretien, accordé cette fois à Press TV, la chaîne d’information internationale iranienne en langue anglaise, Paul Craig Roberts dit ce qu’il pense des dirigeants politiques européens :

« On utilise les Français en Afrique, on utilise les Britanniques en Afghanistan, ce sont des pantins.

Ces pays ne sont pas indépendants. Sarkozy ne rend pas de compte au peuple français – il rend des comptes à Washington. Le premier ministre britannique ne rend pas des comptes au peuple anglais – il rend des comptes à Washington. Ce sont des dirigeants fantoches d’un Empire, il n’ont rien à voir avec leurs peuples qui les ont élus.

La Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Allemagne, sont des États pantins des Américains, tous appartiennent à l’empire américain. Donc ils font tous ce qu’on leur dit de faire. On a des troupes stationnées en Allemagne depuis 1945. Les Américains ont des bases militaires en Italie – est-ce un pays indépendant ? La France était d’une certaine façon indépendante jusqu’à ce que Sarkozy ait été placé au pouvoir. »

1 – Y compris en France où Édouard Balladur, lui décernera la Légion d’honneur en mars 1987 pour son action en faveur d’un « renouvellement de la science économique ».
2 – Universitaire et journaliste (New York Post, Los Angeles Times, etc.), il a appartenu à la première administration (2000-2004) de George Bush. Il est membre du Council on Foreign Relations.

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